12-03-2006
Automne 1915
On aurait annoncé dans les journaux que la lutte au front
s'intensifiait. Certaines nuits, alors que le vent aurait soufflé de
l'est, dans le silence de la nuit de Paris, pendant que j'aurais épié
cette quiétude inquiète, j'aurais pu croire entendre très assourdi le
bruit du canon, l'éclat de bombe. On aurait su qu'un jour la ville
serait sous les tirs ennemis, que la fête triste et oublieuse, par
instants, serait gâchée par un obus. J'aurais marché dans la nuit pour
respirer. Dans l'atmosphère bizarre de calme qui savait que la mort
sévissait à quelques pas, j'aurais tenté d'écrire. Il m'aurait fallu
m'évader par instants de mon bureau. La mort m'aurait épargné et je
serai revenu à Paris. Nous aurions été plusieurs à errer ainsi, ne
pouvant servir qu'à ce rôle qui fut dévolu aux temps des Invasions aux
moines lettrés. Pendant que l'orage des armes se serait acharné sans
s'exaspérer, on aurait composé ou écrit, mais en allant chercher dans
l'ombre d'une porte, dans une chambre louée, la tendresse qui aurait
semblé avoir déserté le pays; étrange vie que l'attente du feu ou de la
paix, qui se serait égarée dans les rues sombres de Paris.
Je cueille une dernière rose dans l'automne.
10-26-2006
Bord de mer #4
Ce matin, le ciel était rosé, quand je sursautais dans mon sommeil. Était-ce un mauvais rêve? Une sensation de froid? Je ne savais pas très ce qui me réveilla. Peut-être inconsciemment le désir de ne pas rater ce ciel. Les jours ont filé, sans bruit, dans le vide de la maison, dans la fraîcheur de la pinède, à regarder la plage. Il m'est plusieurs fois revenu des images de William, la douceur de sa peau, son rire au milieu de la Grand'Place.
Il a fallu Henry et son départ pour que je m'endormisse tout à fait. Le bord de mer fut comme un long sommeil, après des jours agités, où tous les rêves et les cauchemars viennent d'un coup, comme pour être assimilés; il faut parfois de ces temps de repos.
Les nuages roses comme on les voit dans les tableaux, se continuant dans les chairs d'une baigneuse ou d'une déesse. Je porte en moi ces ciels, tendres et cotonneux, coupants mais magiques, d'une tristesse consolatrice. Il était l'heure de refaire mes bagages.
10-17-2006
Bord de mer #3
Quand j'ai eu expliqué à Henry, pendant que nous buvions notre café matinal, avec une légère fatigue dans les yeux, qu'il n'y avait pas grand chose que je pusse lui offrir, il me dit la fragilité de ce qui pouvait se nouer entre nous. Il ne regrettait pas ce qu'il avait murmuré à mon oreille, mais en apparaissait maintenant toute la vanité et toutes les limites. Nous nous sourîmes quand même. "Je ne peux pas rester ici avec toi. Tu attends beaucoup, mais tu ne peux rien donner en échange." Peut-être ne me restait-il plus qu'à aller vivre dans la pinède et courir avec les écureuils.
10-16-2006
Bord de mer #2
J'ai délaissé en fin d'après-midi la plage pour aller sur un autre
tapis feutré, dans un bois de pins, où mes pas s'enfoncent dans le moelleux
des épines. À l'écume succèda une brume soyeuse. Je marchais en
silence, où je tentais de me cristalliser; alors que l'obscurité
tombait, des ombres prenaient des formes inconnues et attirantes,
peut-être le fruit de mon imagination. Mais une entre toutes attirait
mon regard. Ce que j'étais venu attendre ici semblait prendre forme,
derrière un tronc, à me guetter.
"Tobias?"
Un prénom murmuré, c'était la voix d'Henry.
Je le retrouvais comme par le passé, son regard bleu, un volume dépassant toujours de sa poche.
Avant
de poser mes lèvres sur les siennes, je caressais d'abord son bras en
fixant son regard. Puis nous marchâmes encore en nous racontant nos
vies, depuis la dernière fois. Je crus d'abord à une illusion, comme si
les pins dégageaient, à la manière de certains marais, des vapeurs qui,
une fois respirées, troublent les sens. Mais Henry était bien là, à
venir me tenir compagnie dans la solitude du bord de mer.
Je saurai vraiment que ceci était vrai quand je m'endormirai la joue sur sa poitrine.
10-15-2006
Bord de mer #1
Ce matin, à la première heure, j'ai pris le train pour le bord de mer. Quelques vêtements vite pliés et des carnets, beaucoup de musique. Pendant quelques jours, je vais retrouver mes rêves dans l'écume des vagues et attendre sur la plage qu'on vienne peut-être fredonner à mes côtés.
10-03-2006
Un presbytère derrière les paupières
Mon enfance et ma jeunesse furent faites de cent vies; je souffrais alors de la maladie d'être fils unique. Elles furent solitaires et accompagnées dans des rêveries et dans des livres. Elles sont de celles d'où souvent naissent des poèmes, après les romances de chevalerie et les épopées, lorsque l'on comble les silences avec des mots allongés sur un papier. Ce temps d'avant manquait de ma musique d'aujourd'hui: j'eusse aimé si Stuart et Neil vinssent se pencher au-dessus de mon épaule d'adolescent.
Il y avait le jardin, ses roses et son tilleul, sa pelouse et ses pommiers. Les balades se limitaient à le parcourir, parce que je voulais prendre des airs de convalescent. Parfois, j'espérais que, lorsque je me retournerais, la maison aurait laissé la place à une demeure seigneuriale où m'attendait une nurse ou un chambellan, perdue dans un creux d'Angleterre ou dans une plaine de l'Est. Je m'enfermais dans le salon, avec un livre. J'installais une table sous l'acacia ou je surplombais le domaine à la fenêtre du grenier, pour écrire mes vers. Une jeune fille venait me prendre la main dans mes rêveries. Nous racontions nos secrets.
Aujourd'hui, je porte encore les airs de convalescent en moi; parfois, j'aimerais avoir besoin de reposer une fatigue provisoire: j'ai maintenant les chansons qui me manquaient dans la tête. J'en écrirais de nouvelles, avec leurs paroles douces. Quand j'ouvre la fenêtre de ma chambre, au presbytère, j'ai enfin le décor que je cherchais; une verdure presque urbaine, qui se décompose en traits; de lourdes branches de sapins pendantes sont de part en part traversées par d'autres arbres plus graciles, qui montent jusqu'à moi, presque vers le ciel.
10-02-2006
Hall de gare
Lorsque j'ai aperçu la lumière du jour envahir lentement la cuisine, dont la porte était restée ouverte, j'ai eu envie de sortir pour ne pas rester à ses côtés dans le lit. Dehors, une pluie d'automne. La nuit avait trouvé refuge dans ses bras, mais je voulais profiter d'un nouveau jour en train de naître. Je remontai le boulevard jusqu'à un café que j'affectionnais pour prendre quelques notes en regardant les premiers passants, ceux dont la nuit avait été aussi courte que la mienne, et j'essayais de lire une histoire sur leurs traits encore ensommeillés.
Les trottoirs étaient vernis et humides. Je ne voulais pas m'être enfui d'un lit pour m'enfermer dans un café. Mon regard se porta vers la façade de la gare du Nord. Je me pressais jusque dans le hall. L'air y était moite et presque chaud; la foule allait et venait en tout sens, venant de banlieue et plongeant dans le métro, tirant des valises pour partir. Devant moi, le tableau des départs étalaient les voyages possibles. Je venais rêver de ces départs: perdu au milieu de tous, je pouvais aussi être un voyageur, avec l'avantage de n'avoir aucune destination, mais toutes.
D'un côté, derrière le mur, Paris, et de l'autre, courant vers la lumière, les rails; Londres, Amsterdam, Lille, je m'invente des parcours dans les villes et leurs architectures. Là, au milieu de la foule, je fuis sans partir, incapable d'en prendre la décision. Si cette nuit j'avais eu besoin de me réfugier dans des draps, je me blottis dans les bras du hall de la gare: la vue de ceux qui partent me suffisait encore. Mais pour combien de temps?
09-27-2006
you made me forget my dreams
J'aurais aimé apercevoir William pour la première fois assis dans la
pelouse de l'Université, perdu dans la lecture d'un recueil de Michaux,
ou bien travaillant un texte d'Aragon près du lac, dans le bois de la
Cambre. Peut-être me serais-je approché de lui pour parler de sa
lecture, une discussion que l'on aurait continuée en marchant vers le
Belga. Souvent on aurait discuté littérature dans le soleil, souvent on
aurait remis un peu de soleil dans le ciel gris en écoutant un disque
de Saint-Etienne. Si j'avais connu William ce jour-là, j'aurais moins
souffert et j'aurais appris différemment.
Il m'a offert un plan de
la ville. On a beaucoup de temps à rattraper au fil des pages; alors
tous les soirs, je m'offre le plaisir d'une promenade avec lui. Nos
vies passées s'oublient dans les regards partagés et dans la musique.
Je découvre la ville dans le plan de la ville, je la ressens dans Skyline society (de Major Deluxe) et dans Les embarras du quotidien (de Melon Galia). Des temps d'été, des temps gris, mais ensemble.

